Regretter une IVG et vivre avec - Jessy

Regretter une IVG et vivre avec - Jessy

Il y a quelques jours, Jessy a eu recours à une IVG. Un acte fait à contre-cœur. Jusqu’à la dernière seconde, elle a été prise en étau entre son désir d'avoir ce deuxième bébé et la volonté de son compagnon de ne pas avoir un autre enfant. Avec fragilité mais courage, elle nous raconte son cheminement vers ce renoncement.

Je m'appelle Jessy, j'ai 38 ans. 
Je viens de La Guadeloupe et je suis assistante de direction et je fais aussi des créations cousues à la main pour bébé et enfant.  
Ma famille est composée de ma fille, prunelle de mes yeux, et de mon compagnon. 

Plus jeune, je me voyais mariée, avec un travail, une voiture, une maison et des enfants, dès 25 ans. Mais assez vite, vers mes 16 ans, je me rends compte que quelque chose ne va pas... je ne suis toujours pas réglée. Lors d'un rendez-vous chez un gynécologue, je découvre que je souffre d’un SPOK*, sans qu'on m’explique vraiment ce que cela impliquera dans ma vie future. 

Le temps passe et, à 26 ans, au détour d’une conversation avec des amis, je découvre l’existence des bilans de fertilité. Je suis alors en couple, avec un désir d’enfant grandissant alors je veux en faire un pour savoir si je peux tomber enceinte. Et c'est là que j’apprends que je suis née avec un seul ovaire et une seule trompe. Après deux ans d’essai, je suis dirigée vers une PMA mais mon compagnon de l’époque me fait clairement comprendre qu’il ne veut pas passer par ces étapes pour devenir père, qu'il n'aime pas les hôpitaux et que c'est trop pour lui. Du coup, je mets cette envie dans un coin de ma tête... 

Qu'est-ce que je fais ? Je le connais à peine...


Puis en septembre 2015, je quitte la France pour revenir sur mon île natale, La Guadeloupe. Je suis alors à la recherche d’un emploi et en couple depuis 5 ans avec toujours le même garçon mais notre relation bat de l’aile. Je décroche un travail dans une entreprise où mon actuel compagnon travaille et c’est là qu’on se rencontre. On discute, on rigole, on se rapproche et puis un jour de décembre, alors que je suis enfin célibataire, j’arrive chez lui et je n'en suis plus jamais repartie. Très vite, au cours d’une conversation, on parle de nos rêves, d’avenir et je lui annonce que j'ai fait le deuil d’une maternité car je ne peux pas avoir d'enfant ou du moins ce serait trop compliqué. Mais lui m’assure qu'on aura un enfant... Deux semaines seulement après notre rencontre, je me rends dans un centre de PMA en Guadeloupe. Je me rappelle me dire à moi-même : “Qu'est-ce que je fais ? Je le connais à peine...” Pourtant, depuis le début, entre nous, c'est fluide et intense. En avril 2016, nous commençons les démarches et après beaucoup de pleurs, de piqures et de tests négatifs, je tombe enfin enceinte en 2018.
 

Le 17 décembre, vers 9h50, j’envoie un message à ma sage-femme pour mon suivi et je conclus en lui disant : “Tout va bien, pas de contractions, à demain.” Et dix minutes plus tard, je ressens des douleurs que je n’avais jamais ressenties. Je commence à enregistrer la durée des contractions et le temps entre chacune, puis j’avertis mon compagnon, qui est au travail, que le travail commence... Vers 15h00, les douleurs s’intensifient et sont régulières. J’envoie les infos des deux dernières heures à ma sage-femme, elle m’assure que ce n’est “que” le pré-travail mais que si ça s’intensifie encore, je dois aller à la clinique. La douleur va continuer de s’intensifier et vers 20h30, je n’en peux plus, j’ai trop mal et on se dirige vers la clinique. À notre arrivée, une sage-femme m’examine et elle confirme ce que ma sage-femme m’avait dit plus tôt dans la journée : je suis en pré-travail, mon col est dilaté à 1 cm, donc pas suffisamment pour me garder... À 23h30, nous sommes de retour à la maison et je vais tenir jusqu’à 9h30, le lendemain. Et cette fois, on me garde, le travail a commencé, mon col est dilaté à 3. Je pleure de joie, de peur, l’émotion m’envahit, je vais accoucher, ça y est, je vais être maman ! 

 "(...) je lui transmets toute ma chaleur. Elle est là et je n’en reviens toujours pas."

Nous sommes le 18 décembre, déjà 24 heures que tout a commencé et le travail n’avance pas... Je douille grave. J’alterne entre douleur et moments de calme. 18h00. Je demande la péridurale mais aucune salle n’est disponible alors je dois attendre. Je marche, je fais du ballon mais je gère de moins en moins. Heureusement, mon tour arrive, on m’installe en salle. Il faut encore attendre 19h et le changement de garde (je suis en colère) mais je vois ma sage-femme arriver ! C’est elle qui va m’accoucher. Mon visage change. La joie ! 19h30. La péri est posée et je re-nais. Le souci, c’est que mon bébé est mal engagé dans mon bassin et qu’il reste très haut... Je me prends la tête avec l’anesthésiste qui se demande pourquoi on n’a pas déjà déclenché une césarienne, vu le temps que ça prend et la position du bébé. Heureusement, à chaque fois qu’il faut prendre cette décision, mon col bouge et je repousse la “sentence”. 06h45 (le 19 décembre, donc). Mon col est ouvert à 9,5 et ma sage-femme m'invite à pousser. J’essaie de toute mes forces mais rien n’à faire, l’obstétricien de garde est appelé. Mon compagnon est là, super, à m’aider et à m’encourager à pousser. La tête sort. Puis, au moment du passage des épaules, plus rien. Mon bébé est coincé. Je pousse autant que je peux et, à cet instant, pour me donner de la force, je pense au parcours PMA, à la grossesse, à mes espoirs. 06h58. Je sens mon bébé sortir, je vois ma fille, et tout de suite elle est emmenée pour qu’on vérifie son état de santé. Tout va bien, on me la donne pour du peau à peau et je lui transmets toute ma chaleur. Elle est là et je n’en reviens toujours pas. 

"La PMETTE en moi, qui a lutté pour avoir un premier enfant, ne se voit pas renoncer à ce bébé arrivé naturellement."

 

Rapidement, je trouve que mon compagnon ne s'implique pas dans cette maternité. Au départ, je mets ça sur le coup de son vécu. Il a connu toutes ces premières fois puisqu’il a déjà deux garçons de 9 et 13 ans, nés d’une première union. Je prends sur moi et malgré la situation, j’envisage rapidement d’avoir un autre enfant. J’aimerais y arriver naturellement. Je sais que le chemin peut être long et que j’ai la PMA comme solution. Et alors que notre fille fête ses un an, je tombe enceinte. Je suis choquée. Je pleure, je ris, je suis si contente même si j’ai peur d’être dépassée et de ne pas réussir à aimer autant ce deuxième bébé. Pour mon compagnon, c’est différent... avoir des enfants trop rapprochés ne lui plaît pas, ce qui sous-entend faire une IVG. Mais la PMETTE en moi, qui a lutté pour avoir un premier enfant, ne se voit pas renoncer à ce bébé arrivé naturellement. Finalement, le destin va se charger de décider pour nous. C'est un œuf clair.  

Avril 2024. Cela fait 2 ans que je n’ai plus de contraception et je tombe à nouveau enceinte et cette fois-ci ça tient ! Mais alors que je suis à 10SA, mon compagnon m'annonce qu'il ne veut pas de cette grossesse, qu'il ne souhaite plus d'enfant. Sa décision semble fermement arrêtée car à chaque fois que j’essaie de plaider en faveur de cet enfant, je me prends une déferlante de paroles assez violentes. Un jour, il va jusqu’à me dire que ce bébé n’existe pas pour lui. Mon monde s'effondre et je ne comprends pas sa réaction car je ne lui ai jamais caché mon envie d’un second bébé. Je me tourne vers ma mère, je lui demande conseils. Elle me dit que c’est à moi de décider, que je ne dois pas me laisser influencer et que sa maison est ouverte. Mon frère, mes proches, mes collègues essayent tous de m’accompagner et de m’aider à prendre la décision que je jugerai la meilleure pour moi.

"Je veux alors qu’il prenne conscience de ce à quoi je renonce pour lui, pour nous (...)"

Finalement, j'entame les démarches pour une IVG avec l’espoir qu’il me dise qu’on va le garder. Mais il reste sur sa position. Je veux alors qu’il prenne conscience de ce à quoi je renonce pour lui, pour nous, pour notre famille et pour que notre relation s’améliore. Je veux aussi qu’il me soutienne dans cette démarche. Mais à chaque fois, il me répond que personne ne le soutient, lui. Il ramène tout aux dépenses, aux travaux de notre maison et au coût de la vie aux Antilles. Il veut pourvoir subvenir aux besoins de notre famille actuelle sans demander d’aide. Je comprends ses raisons et c’est aussi pour ça que je prends cette décision qui me coûte. Mais moi, là, j’ai juste besoin de lui, de sa présence, qu’il me rassure mais je n'ai rien de tout ça. Lors de l’intervention, il me dépose à l’hôpital et part travailler. Je suis dévastée et tiraillée entre celle qui est ok avec cette IVG vu les conditions actuelles, et celle qui se dit « ne va pas plus loin, garde ton enfant ». 

 

"Jusqu’au dernier moment, je pense bêtement qu’il va me prendre dans ses bras et qu’on va affronter ça, ensemble."

 

Je vais au bout, je fais cette IVG, seule et à contre-cœur. Jusqu’au dernier moment, je pense bêtement qu’il va me prendre dans ses bras et qu’on va affronter ça, ensemble. Mais il ne se passe rien de tout ça.  

Aujourd’hui, quelques jours après l’intervention, j’ai toujours la tête sous l’eau. Je me retrouve encore à faire le premier pas pour qu’on avance, sans avoir le sentiment qu’il veuille que ça change. Malgré tout, je l'aime. J'ai l'intime conviction que, lui et moi, on a été happé par le quotidien et on en a oublié notre couple. On va travailler là-dessus. Je veux que notre fille vive dans un foyer équilibré, je veux lui assurer un avenir où elle pourra se sentir capable de faire ce qu'elle veut. Une amie m'a dit un mantra de chez nous : "fanm sé chatenn" (la femme est une châtaigne), ce qui signifie : "la femme se relève toujours". Depuis c'est mon mantra, à moi.  

"L’IVG, ce n’est vraiment pas un acte anodin."


L’IVG, ce n’est vraiment pas un acte anodin et je me sens stupide et honteuse de ne pas avoir écouté mon cœur de maman et “sauvé mon bébé”.
J'ai eu peur, peur qu’il m’abandonne, peur de perdre ce que l’on avait déjà construit, de détruire le foyer où ma fille évolue si bien. J'aurais pu faire marche arrière et assumer mes envies, seule. Mais j'ai décidé l’impensable et maintenant, je dois l’accepter et vivre avec."

 

Les tips de Jessy 

Se poser les bonnes questions avant de faire un choix arrêté pour une IVG. 
S’assurer d'être accompagnée et soutenue. 
Ne pas se laisser guider par la peur. 

La pensée freestyle de Jessy 

En écrivant ces lignes, je me rends compte que tout est encore confus dans ma tête, que rien n'est gagné pour moi et que je ne suis toujours pas en paix avec moi-même. Une partie de moi s’est brisée avec cette IVG. Je ne sais pas ce que l'avenir me réserve mais, rien que pour ma fille, je me relèverai et j'irai de l'avant, avec ou sans lui. 

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Si ce témoignage témoignage IVG t’a éclairée ou aidée, et que tu aimerais toi aussi nous partager ton histoire pour transmettre, à ton tour, ton expérience de la maternité et ton savoir, écris-nous !   

* Syndrome des ovaires polykystiques. C'est une pathologie qui apparaît généralement au cours de l’adolescence, après la puberté. Cela peut se caractériser par de multiples symptômes dont des cycles irréguliers voire absents mais aussi de l'acné, une forte pilosité, une prise de poids ou encore des tâches brunes sur la peau. Il est important d’être pris en charge pour cette pathologie et d’avoir un suivi régulier. (Source : Accueil - (asso-sopk.com))

 

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